Sous mes paupières closes roule la Foule, les bras tendues en avant, impatiente, violente, attisant de coups la distance érigée. Cette machine implacable avance, sans réflexion, à savoir seulement ce qu'elle veut, ce qu'il lui faut, toujours plus de substance, comme une plante qui s'étend pour gagner l'eau et la lumière. Mon silence est une crise de tétanie, de peur et de frustration.
L'homme est un loup pour l'homme. Mais la multitude est sa mâchoire de fer, chaque individu une dent prête à entamer la première résistance trouvée, une canine limée pour percer les rebellions fragiles. Mille regards m'empalent, mille pieds frappent les dalles, mille mains tentent de m'arracher à mon exil. Rien n'est plus féroce que la force attractive qui laisse les c½urs graviter autour de ce pôle d'uniformité, rien n'est plus effroyablement enjôleur. C'est une veuve noire qui susurre contre mon oreille, les menaces ressemblent à des déclarations languissantes une fois prononcées par ses lèvres létales.
La foule fume, gorge écorchée qui se tend pour m'embrasser et cette brume grince quand elle parvient à m'habiter. La douceur âcre m'anesthésie, les bras me portent, me bercent. C'est la torpeur et l'apaisement de l'océan, balancement sans parole et sans but, sentiments imprononcés qui se contentent d'affleurer à la limite de la conscience comme des rochers sous l'écume. Les yeux levés au ciel, je suis portée, il n'y a rien d'humain où je vais, c'est un refuge. La mer où je ne suis personne, la mer où mon naufrage consiste à m'oublier, la mer où...
La nausée quand l'idée facile se coule en moi. Des visages connus qui sont devenus des miroirs, des duplicatas. Il serait si doux de les rejoindre, se muer en fantôme, en ombre de la société. Couler à pique jusqu'à ce que la marée ait absolue mes différences, rongeant les pics, comblant les aspérités. Jusqu'à ce que je deviennes un galet lisse. Ca ne serait pas long. Après tout, mes traits ne sont pas si loin de ce que l'on attend, je pourrais être de la chair à canon jetée dans le moule.
Je m'arrache à ce confort qui m'endort et me mord par les entrailles comme un nourrisson se déchire pour naître. Je chute, je pleure, je crie, mon bonheur est une souffrance lorsque je ne sens plus leurs doigts sur ma peau. Que suis-je censée faire si, consciente de l'horreur de la situation, cette bêtise m'enchante? Certains otages prennent en affection leur geôlier. Une bonne gifle suffirait-elle à raviver leur raison? Si c'est le cas, frappe-moi, de toutes tes forces, car je sens que la menace me tente, crache-moi à la figure que je ne suis qu'une lâche, que tu m'envoie au diable si je fais ça, que jm'y condamne moi même, arrache mes cheveux pour me faire savoir que tu me déshérite de tout ce que je n'ai jamais eu, griffe-moi et compte jusqu'à cent, compte jusqu'à sang...
[1...] Jusqu'à présent, qu'ai- [2...] je fais pour me [3...] soustraire à ce magnétisme [4...]? Je me suis [5...] contentée de [6...] rester à l'écart, mais [7...] jamais suffisamment [8...]loin pour [9...] perdre de [10...] vue ce nuage [11...] confus d'humains[12...]. Il fallait que je puisse [13...] revenir en arrière. C'était [14...] rassurant de les voir [15...] encore, sur l'horizon, si [16...] pathétiques, et puis, [17...] ça me motivait à devenir [18...] autre chose, j'arrivais encore à [19...] me glorifier en me disant "tu n'es pas comme [20...] eux, c'est rare d'être différent". [21...] Ca me poussait en [22...] avant mais en [23...] même temps [24...] je savais que si j'avais des [25...] regrets, si je me rendais compte d'une [26...] erreur, je pouvais toujours m'arrêter et [27...]attendre que la Horde me rattrape. Mais maintenant [28...] je sens qu'il va falloir arrêter de [29...] regarder en arrière, à quoi bon reculer [30...] pour mieux sauter? Je le sais comme [31...] si mes yeux me le montraient: il faut fuir avant [32...] d'être noyé. Plus d'alternative, plus de [33...]moyen de fuir. C'est un mal [34...] nécessaire, un bien peut-être même, avant qu'ils ne me perdent, avant qu'ils ne me [35...] trouvent. Il faut couper le [36...] lien ombilical, trancher le fil, s'entailler les chairs si nécessaire, [37...] tout pour ne plus se sentir contaminée par le poison qu'ils diffusent.
Et c'est à [38...] travers moi que tu pars en courant. Toi, mon Autre. [39...] Tu sais que si je sombre, ce serait une [40...] perte d'identité, un [41...] effacement au profit de l'indéfini. Ce serait [42...] comme s'encastrer dans un [43...] mur à 200km/h, le crépis, la chair, la [44...] ferraille et les os [45...]offerts dans un ensemble [46...]indissociable. Que te resterait-il [47...] alors pour faire [48...] barrage à cet autre monstre qui [49...]rode? [50...] Je suis la dernière limite, l'ultime [51...] frontière, la seule porte qui n'a pas été défoncée [52...] devant la Solitude qui te guette. Que feras-tu lorsque la barrière sera [53...] tombée? Je sais bien que c'est une brindille [54...]contre le vent, une épée en bois, mais tant que ce [55...] détail persiste, je ne [56...] suis pas n'importe [57...]qui et tu n'es pas [58...]personne.
Alors pour qui dois-je me battre? La [59...] terreur palpite dans mes tempes, elle me [60...]renverse comme elle te [61...] ravage. Me [62...] laisser avaler par la masse me ferait trop de [63...] mal, ça te donnerait raison. Tu pourrais [64...] enfin m'envoyer cette phrase [65...] prophétique que tu [66...] attends de pouvoir balancer [67...]depuis si longtemps: "tu vois, je te l'avais [68...] bien dit!". Avec ton air défaitiste qui [69...] cacherait mal ta [70...] déception. Ca serait le [71...] seul moment où une [72...] partie de toi crierait, avouerait enfin que tu avais cru [73...] en moi. Ne serait-ce qu'un [74...] peu. Mais de toute manière, quelle [75...] importance puisque ce [76...] dernier espoir que tu avais si bien [77...]masqué venait d'être [78...] plombé en plein ciel? Je le [79...] devine par avance, le ton que tu [80...] emprunterais, un peu méprisant et pitoyable, je le [81...] détesterais, comme j'ai haïe toutes les discussions où tu [82...] promettais que je te trahirai. Il ne me [83...] reste qu'une chose à [84...] faire pour fermer ton caquet: balancer [85...] quelques [86...] cailloux à la face hirsute de la [87...] bête, prendre ta [88...] main et nous [89...] barrer de cette faute de [90...] frappe. Tu [91...] pourra bien te débattre et [92...] m'insulter. Je [93...] ne te ferai pas le [94...] plaisir de prendre [95...]peur et de me [96...] cacher derrière tes [97...] débats.
Nous prendrons la [98...] route, la mer. Le [99...] ciel s'il le faut. Jusqu'à ce que la foule [100...] disparaisse derrière l'horizon de mes [Sang...] cils fermés.
[...And it's all?]