J'ai été le passeur des heures alanguies, ma rame bruissant pour le souvenir des éternités mortes. Les soupirs, suintant des bouches qui depuis longtemps se sont tues, poussaient ma barque, et nous nous enfoncions comme un couteau dans une plaie béante, amoureusement mutilée. Coupée par la figure de proue délabrée, l'onde jetait une plainte sous la voute rocheuse, et elle allait s'amouracher aux taches de lichen. Au fond de l'eau, claire comme par défi, sur le dallage noir, ma tête gisait, posée à l'envers, en appuie sur une couronne d'enfant. Les murènes sacrées glissaient leur face serpentine entre les joyaux de plastique pour me maudire lorsque l'ombre de mon embarcation obstruait la lumière des feux.
Des perles ornaient les parois, semblables à des rubis sans facette. A chaque seconde quelques unes semblaient chuter, vite remplacées par d'autres. Ici, le sang ne manquait pas, les parures étaient denses et somptueuses.
Nous arrivions au c½ur, humiliés par un trajet dont l'horreur était trop grande pour que nos âmes n'en saisissent le sens. Aurais-je dû être plus rassuré que mes passagers? L'habitude pouvait-elle diluer l'indicible? Le cahot de notre barque accrochant la roche eut l'aigreur douce de ces choses oubliées qui reviennent après un choc, sans que l'on sache s'il eut mieux valut l'amnésie ou le souvenir.
Car sur son trône de métal, d'une beauté douloureuse, c'était toujours elle. Satan, ma femme.
Jeune mort, j'allais fier jusqu'à mon procès et toutes les erreurs passées, toutes les accusations qui pourraient surgir me laissaient souriant et attentif. Comme des fruits venant d'ailleurs, je n'en connaissais pas le goût, et j'attendais d'y croquer, sans appréhension.
Qui craint le jugement d'un inconnu?
Mais le diable n'avait pas été cette figure impersonnelle que j'attendais, ce personnage presque neutre, inconnu, qui n'avait jamais vraiment vécu et ne saurait jamais ce qu'était vraiment la vie. Pas de corne, pas de queue, pas de sabot pour le rendre loin de l'homme.
Qui voudrait voir sa vie, ses pires actes exposés à la personne qui lui est la plus chère? Si nous savions qui est le diable, il n'y aurait que des saints sur terre.
Car j'avais eu en face de moi son regard d'impératrice, et même brûlant des brasiers du jugement, même dans cette fin de monde, j'aimais ma femme. Et c'est d'elle que vint mon châtiment.
Laissons débarquer mon troupeau de nouveaux morts, naïfs, ignorants, je guettais leur visage. Voyaient-ils la femme que je voyais? Voyaient-ils mon amour? Quand les sanglots, les cris d'horreur, les tentatives de fuite surgirent, je compris, comme à chaque fois. Aucun ne voyait ma compagne, tous retrouvaient dans leur bourreau le visage aimé qui avait dessiné leur vie. Et Satan, diaboliquement mienne pour mon éternité sans que je puisse la récupérer, ne m'accordait pas un regard sinon celui du patron affairé remarquant à peine un employé appliqué. Car c'était là mon calvaire, déposer au pied de ma reine et de mon ennemi, réunis en un seul être, des malheureux dont je connaissais le supplice pour l'avoir trop bien subit.
Désormais, je fais partie de ces chacals aux yeux brûlés, ne vivant que sous le sigle damné des Cauchemars et, accrochés aux nuques des rêveurs, embrassant cette sève visqueuse, nous trinquons à leurs nuits, pour qu'elles ne cessent jamais. Femme aimante, vampire, sangsue; rien de plus qu'une nouvelle race de pilleurs.
Car je suis l'espion de ma dame et de votre diable. Condamné à vous traquer, à combler ma douleur en créant la votre. Pour lui, je rapporte les amours fous, qu'il sache alors quelle tenue revêtir quand vous cheminerez jusqu'à son image.
Et j'attends le jour où nous irons festoyer autour de la fosse commune de nos amours défunts.
[...And it's all?]